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Histoire adulte : Y L

Il prenait tous les dimanches soirs le même train. Elle l’avait repéré, lui, son sac de sport, et son look à la Jean-Marc Barr. D’ailleurs, quand elle entrait dans le wagon, c’était comme une plongée en apnée : Lui qui devait prendre le train en début de ligne, bénéficiait d’une place assise. Elle…non. Elle restait là coincée entre les gens et les valises, tentant de trouver quelques centimètres pour son nez qui réclamait de l’air, et une fenêtre pour ses yeux.
Il était fascinant, ce jeune homme calme et tranquille. Et elle n’avait rien d’autre à faire que de le regarder au travers de la vitre qui séparait la salle du sas bruyant et mouvementé. Elle se sentait ridicule, marionnette agitée par les secousses du train, sans fil pour assurer son équilibre. Voyageuse sans classe, sous l’oeil des assis.
Alors elle s’accrocha à lui. Comme un but, comme l’objectif du funambule qui regarde le bout du fil plutôt que le vide. Elle le fixa droit dans les yeux, pour mieux tenir debout. Il finit par s’en rendre compte, prit un air interrogateur…mais retourna à ses rêveries, puis à son sac que déjà il chargeait sur son épaule parce qu’on arrivait en gare.

Elle entra le dimanche suivant dans le même wagon bondé. Et il était à la même place. Il la vit. Elle le regarda. Elle avait trouvé dans ce regard un point d’ancrage, puisque la foule ne lui permettait pas de poser les pieds par terre. Maintenant, elle pouvait penser de manière stable…que son trop vieux manteau gris était affreux et qu’il ne manquerait pas de s’en rendre compte. A moins qu’il fût assez gris, justement, pour passer inaperçu. Ou bien qu’il comprenne que le gris du manteau était celui du temps qu’il fait et du temps qui passe, et que lui vienne l’envie de connaître toutes les histoires des nombreux hivers qu’il avait déjà vus. Pas le temps. Le train commençait à freiner.

Elle fit bien attention le dimanche suivant de ne pas se tromper de wagon, choisissant au millimètre sa place sur le quai. Le train avec lui dedans s’arrêta juste devant elle. Il semblait l’attendre. Il la fixa. Elle rejoignit sa place, debout, écrasée contre la vitre et regarda ses pieds puis la nuit qui défilait par la fenêtre et le reflet du grand bleu dedans mais elle ne plongea pas dans ses grands yeux. Elle n’avait plus besoin de se tenir à lui, désormais c’était lui qui la portait.

Cette fois, elle descendit du train comme on débute un voyage. Elle le savait derrière elle. Tout juste derrière elle. Elle rejoignit son abris bus. Il alla comme à chaque fois, attendre sous celui d’en face. « C’est ainsi que nos chemins se séparent » stéréotypa son cerveau ivre de lectures quand elle vit arriver le car qui devait l’emporter dans un autre océan. Mais quand elle baissa le nez, elle vit un grand sac de sport posé dans le couloir… elle n’osa pas se retourner pour savoir à qui appartenait ce souffle qui lui parlait dans la nuque. Elle descendit à son arrêt et il descendit au même. Elle arpenta sa rue et son cœur battait au rythme des pas de l’homme qui marchait derrière elle.

Il s’arrêta à la porte de la cour. Elle monta chez elle, vite, vite, vite, ne trouva pas sa clef, ne trouva pas la serrure, ne trouva pas l’interrupteur, se jeta à la fenêtre…
Il était en bas, il attendait, devant le portail. Elle espérait qu’il lèverait la tête, qu’il reconnaîtrait sa silhouette se découpant dans la grande fenêtre illuminée.

Il fit un pas, son cÅ“ur fit un bond : il allait partir, elle ne voulait pas. Elle eut un geste de la main qui voulait dire : non, attends, stop, ne pars pas, tu es peut-être l’homme de ma vie, ou l’homme de ce soir, ou l’homme d’un train, ou le sosie de Jean-Marc Barr, peut-être bien Jean-Marc Barr lui même qui a changé de vie, je voudrais qu’on se connaisse, attendre que tu remarques la petite tache que j’ai dans l’oeil, que tu me demandes d’où elle me vient, que tu me parles de ce grand sac de sport où tes affaires sont inévitablement froissées…, et non, non, non ! ne pars pas, sans m’avoir attendue !

Il leva la tête juste à ce moment là. Ce qui déclencha un autre geste de la part de la jeune femme pour dire « attends, je viens, je descends, j’arrive, surtout ne pars pas, je vais t’expliquer qui je suis et tu vas m’expliquer qui tu es, et je vais te montrer que je ne suis pas aussi grise que mon manteau et pas aussi triste que ce temps de chien. Et toi, tu vas pouvoir me dire si tu joues au grand bleu dans les trains pour attirer les sirènes. Et tu vas voir, ce sera chouette tout ce qu’on aura à se dire. »

Il comprit. Il posa son sac par terre et s’adossa au portail.

Elle se jeta sur la porte, laissa la lumière allumée pour gagner du temps, laissa la porte ouverte pour ne pas en perdre, descendit l’escalier avec des jambes qui tricotaient son impatience et fit les derniers pas qui la séparaient de lui en se demandant ce qu’elle allait bien pouvoir dire à un inconnu croisé dans un train pour lequel elle avait servi de locomotive en le menant jusqu’à sa gare d’habitation.

A suivre.

Message édité par Profil supprimé le 27-07-2006 à 10:29:03
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Bebemouch
No good…
Profil : Doctinaute d’or Posté le 25-07-2006 à 11:22:48
Pas encore de commentaire? je m’étonne car ce récit est surprenant et très bien écrit. Moi j’ai envie de connaitre la suite!!

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Rire de tout, de peur d’avoir à en pleurer. (Beaumarchais)

Le mal se fait sans effort, naturellement, par fatalité. Le bien est toujours le produit d’un art. (Baudelaire)

Profil supprimé Posté le 25-07-2006 à 11:55:54
Merci, Bebemouch. J’aime beaucoup ta signature!

Message cité 1 fois
Profil supprimé Posté le 25-07-2006 à 11:56:07
-Bonjour…
-Bonjour…
C’était ridicule. Bêtement et délicieusement ridicule.
-Tu attends quelqu’un ?
-Oui. Enfin, plus maintenant.
-Tu veux monter ?

Il ne répondit pas mais se chargea de son sac et s’apprêta à la suivre. Elle avait encore sur le dos comme un fardeau, son manteau gris et tout à coup, un tas de doutes. Elle avait complètement oublié la plupart des raisons pour lesquelles elle ne l’avait pas laissé partir. La seule chose qui justifiait ce qu’elle trouvait pour la première fois déraisonnable, c’est qu’elle avait derrière elle, un quasi clone de Jean-marc Barr et que ça valait la peine de le faire monter.

Il entra et alla s’asseoir sur le lit. Elle prit la chaise, en face. C’était comme à l’hôpital, quand on va voir un malade, sauf que là, ils allaient tous les deux aussi bien et aussi mal l’un que l’autre.

Elle continua à se taire, gênée.
-Je ne sais pas ce que je fais ici, dit-il. J’ai une amie…
-Moi aussi. Je veux dire …j’ai un ami.

Ils parlèrent de leurs partenaires respectifs comme s’il fallait s’en débarasser au plus vite, pour pouvoir passer aux choses sérieuses, à lui, à elle.
Ils se donnèrent la parole et leurs récits. L’un après l’autre, et souvent, tous les deux en même temps, s’interrompant par un sourire poli pour laisser passer les mots de l’autre dans une priorité adroite.
Il n’était pas Jean-Marc Barr, c’était mieux, parce qu’elle pensait ne pas savoir nager en eaux profondes. Elle n’était plus grise comme son manteau. Mais grisée. Par les mots qui filaient, qui couraient, dans une course de douceur, de gentillesse et d’humour.
Et cela durait, dura, des minutes et des heures. Jusqu’au premier silence, où il osa enfin lui demander comment elle s’appelait.

La question était presque incongrue. En tous cas inattendue. Elle n’avait pas envie de briser si vite le mystère de ces instants qui constituaient les premiers, ceux qu’on n’oublie jamais.
Il décida lui, de lui donner la première et la dernière lettre de son prénom.

Il dit Y…L.
Elle blêmit, et son cœur commença le galop de celui qui veut prendre la fuite.

Bebemouch
No good…
Profil : Doctinaute d’or Posté le 25-07-2006 à 14:35:13

Profil supprimé a écrit :

Merci, Bebemouch. J’aime beaucoup ta signature!

Merci beaucoup

Et moi j’aime beaucoup ton récit! Ah…. le fantasme de l’inconnu…

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Profil supprimé Posté le 25-07-2006 à 15:52:00
C’était LUI? Etait-ce possible que ce soit Lui?

Il y avait un homme qui habitait dans sa tête depuis des années. Un homme qui n’existait pas, un homme qu’elle avait inventé, petit à petit: son air, ses yeux, certaines de ses intonnations, ses tics de langage, son prénom. Elle l’avait appelé Yaël. Prénom rare et doux.

Et voilà que l’homme en face d’elle, avait dit dans un petit sourire amusé: Y…L.

Alors, tremblante, elle osa: Y…L, Yaël?

-Non ce n’est pas Yaël, répondit-il.

C’est étrange, comme la réalité tout à coup, vous donne l’impression de se moquer de vous.
Vous vous dites: tout de même, une telle coïncidence, c’est fou, non?
Et oui, c’est fou. Mais c’est tout.
Et oui mais quand même, des prénoms qui commencent par Y et qui finissent pas L, il n’y en a pas 500 000!!! D’ailleurs en connaissez-vous?

Pourtant c’était ainsi. Y…L n’était pas Yaël. Elle eut l’intuition qu’il fallait s’en convaincre tout de suite: la voix grave d’une pub qui l’avait marquée lui revint en mémoire: il s’agissait ici d’un canada dry de Yaël: le goût, la couleur, la sensation de l’alcool mais ce n’était pas de l’alcool.

Ce n’était pas du Yaël. Ne pas se faire avoir. Ne pas se leurrer. Ce n’était pas du Yaël.
Oui, mais quand même, Y…L, hein! Renoncer à la magie pour un détail, pour quelques lettres au milieu d’un prénom…C’était comme ne pas croire au père Noël pour un bout de barbe décollée et se priver de tous les présents à venir.

Y… n’était pas un individu X. Il était particulier. Il avait une main qui en se tendant vers elle trouva son sein. Il le caressa tout doucement, jusqu’au deuxième. Il avait une autre main qui la mit dans ses bras et sur ses genoux. Et une bouche qui commença à la manger. Et des doigts de musicien qui savaient jouer de la couture de son jean comme un archet sur les cordes de son sexe. Il orientait en fonction des sons obtenus, avec une préférence pour les graves.

Elle, elle ne savait plus trop. Elle pensait aux papillons: il ne faut pas frotter les ailes des papillons, sinon, ils ne peuvent plus repartir.
Mais c’est doux, pour le velours de se sentir caressé.

Elle pensait à ses seins. Ses seins comme en prison dans la cage dorée de ses doigts.

Elle pensait à Yaël, et à Yorel qui prenait sa place dans son soutien gorge en bonne et due forme.

Yorel pensait à sa batterie et à la tension qui monte quand il use de sa baguette et maîtrise la résonnance. Il rythmait comme des battements de coeur, et il jouait fort pour la faire vibrer.

Yorel ne pensait plus. Il jouait. Il jouait d’elle. Il voulait qu’elle joue avec lui. Il lui tendit sa baguette, et comme elle avait soif, elle en fit une flûte.

Champagne!

Bebemouch
No good…
Profil : Doctinaute d’or Posté le 25-07-2006 à 15:55:47
Je trinque à la santé de ce superbe récit! quelle poésie!

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poluxpexaura
Profil : Doctinaute d’argent Posté le 25-07-2006 à 16:10:57
J’adore les petites bulles de plaisir Magnifique texte d’une habituée que je découvre…

invite_papillonenjupe
Invité Posté le 26-07-2006 à 13:58:58
trés joli texte , tout en finesse

Galambrielle
Pas de MP svp
Profil : Doctinaute d’or Posté le 26-07-2006 à 14:15:41
Quelle plume! Très beau récit Belle du seigneur

Profil supprimé Posté le 26-07-2006 à 14:35:22
z’êtes gentils, tous!
Je poste la suite

Yorel savait jouer de la femme, il avait l’oreille musicale et il quand il crut entendre un son un peu fêlé, il s’y attarda. Il rejoua plusieurs fois la même mesure, même cadence, même rythme, même intensité des coups de baguette, et pas de doute, il y avait là une résonance particulière, inhabituelle.

Quand il eut fini le morceau, il se mit en tête de chercher sur le corps de son instrument la fissure qui expliquerait ce son particulier. Il étudia millimètre par millimètre, d’abord avec ses yeux, puis avec ses doigts, puis avec son nez, et même avec sa langue. Il découvrit ce faisant, une multitude de nouveaux sons tout à fait agréables. Il se promettait bien de garder en mémoire la position exacte du doigt ou de la langue qui permettait d’obtenir ces sonorités délicieuses. C’est là le genre de savoir faire qu’il faut conserver pour l’avenir aussi précieusement que les partitions d’une symphonie.

Mais il ne trouva rien ce jour là qui lui permit d’expliquer cette note dissonante. Alors il revint les jours suivants. Il joua d’elle encore. Pour entendre, pour comprendre. Il comprenait d’ailleurs de plus en plus de choses, il devenait de plus en plus adroit, et savait lui soutirer des soupirs qui confirmaient leurs accords parfaits. Et toujours, au moment où il ne s’y attendait plus, ce son plaintif, ce gémissement, cette fêlure.

poluxpexaura
Profil : Doctinaute d’argent Posté le 26-07-2006 à 16:51:21
Oh mais qu’est-ce donc que cette fêlure?? J’aime cette image concernant le jeu avec un instrument de musique si délicat… c’est vraiment une image qui me plaît

Bebemouch
No good…
Profil : Doctinaute d’or Posté le 26-07-2006 à 17:44:15
Et qui me plait beaucoup à moi aussi

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Rire de tout, de peur d’avoir à en pleurer. (Beaumarchais)

Le mal se fait sans effort, naturellement, par fatalité. Le bien est toujours le produit d’un art. (Baudelaire)

lapuce06
“Et un jour, une femme…”
Profil : Doctinaute Hors Compétition Posté le 26-07-2006 à 18:00:22
c’est magnifiquement ecrit, beaucoup de douceur et de sensualité….
tout ce que j’aime….
continue…..

mini_lionne
Profil : Doctinaute d’argent Posté le 26-07-2006 à 19:03:09
Je suis tout à fait d’accord avec ce que tout le monde dit
c’est très doux..très beau… continue

Profil supprimé Posté le 27-07-2006 à 10:17:15
Je continue et j’achève…

Il finit par s’y faire. Il se délectait du reste, savourait la voix, les yeux, la sensibilité.
Puis il finit par s’y habituer.
Il commenta alors ses vêtements, sa déco.
Puis il finit par se lasser.
Il s’intéressa à l’intérêt de cette jeune femme pour lui : il lui raconta son enfance, son adolescence, ses idées, ses ambitions.
Puis il finit par s’intéresser à autre chose.
Puis il finit par s’intéresser à une autre femme.

« Voilà, c’est fini » chantonna-t-il un jour en imitant la voix de Jean-Louis Aubert.
Elle savait bien, elle, que cela finirait par arriver. Elle l’avait toujours su. Yorel, on a beau tenter de se le faire croire, ce n’est pas tout à fait Yaël. Elle redoutait ce moment, avec cette impression continuelle de vivre les 5 secondes qui précèdent une prise de sang.
Et voilà, c’était maintenant, le moment où on enfonce la petite aiguille cylindrique dans la veine. Elle fut surprise. Ce n’était pas une aiguille, c’était un pieu. Et pas de veine : c’était dans le cœur.

Elle le regarda. Droit dans les yeux. Il la regarda par en-dessous, pas très fier de lui, redoutant qu’elle pleure.
« Gagné, elle pleure ! », pensa-t-il. « Enfin, je veux dire perdu …» mais il ne savait plus très bien justement.

C’est alors, que quelque chose attira son attention. Là, dans le vert d’un de ses yeux, il y avait une minuscule tache noire.
Yorel sentit son cœur battre : la voilà, la fêlure qu’il avait manquée. Il existait de manière certaine un lien entre ce point noir et le soupir dissonant.

« Depuis quand as-tu cette petite tache dans l’oeil? » demanda-t-il.
Elle avait maintenant le regard vague.
Elle semblait déjà partie. Puisqu’il voulait fuir, elle le devancerait dans la dérobade, en reprenant le premier train vers elle même.
Elle y puisa une voix lasse, un peu rauque, qu’elle semblait avoir du mal à remonter à la surface.

« Depuis qu’on se joue de moi» répondit-elle simplement.

fin.

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